LES RISQUES DE L’IMAGE

Conférence du 12 décembre 200par Daniel Bougnoux Philosophe

Pour les tenants d’une culture façonnée par le livre, l’image bouscule les règles de la communication : quelle place exacte lui accorder ? Comment la cadrer, la légender, l’interpréter ou la « lire » (verbe désormais inadéquat) ? Pour les créateurs de la communication visuelle, faire des photographies, des images, des dessins, les vendre, les publier, les utiliser dans des médias imprimés, numériques ou audiovisuels, devient de plus en plus délicat au regard des questions légales et éthiques qui se complexifient et auxquels s’ajoutent des considérations religieuses qui font débat (voir l’affaire des caricatures). Pour les éditeurs, les médias et les agences, les images sont des opérateurs d’audience, de rentabilité, mises en œuvre pour obtenir des résultats socio-économiques qui ont souvent peu à voir avec la création, ressentie elle-même parfois comme un risque pour certaines organisations. Qu’est-ce qui se joue plus précisément aujourd’hui, sémiotiquement, économiquement, moralement, politiquement, autour des images qui nous enchantent et nous assaillent ? Daniel Bougnoux Je veux vous dire deux ou trois choses que j’ai comprises sur les images, au fil de mes études. Je suis un philosophe et aussi un littéraire. C’est dire que ma spécialité est vraiment le texte. A priori, dans notre culture, les images sont le non-texte. Quand on parle, par exemple, de « lire » un tableau, expression fréquente en sémiologie de l’image, j’ai toujours tendance à réagir, au fil de mes cours et de mes publications, pour souligner cette contradiction au sens fort : l’image n’est pas la diction. Il y a une contra-diction entre le canal image et le canal mot, le canal verbal. Il est vrai qu’en grec « graphein » qui donne photographie, cinématographe, échographie etc., veut dire à la fois écrire et peindre. Cette racine commune donne beaucoup à penser, parce qu’une certaine origine de l’écriture est iconique. C’est-à-dire hiéroglyphique. Les Égyptiens dessinent pour écrire, enfin ils dessinent jusqu’à un certain point. Les hiéroglyphes ne sont pas entièrement des pictogrammes. Pour faire le soleil, on ne se contente pas de faire le rond du soleil, pour faire lion, on ne montre pas un lion ; mais enfin, les pictogrammes ont fait beaucoup rêver les spécialistes de l’écriture parce que, indiscutablement, à l’origine de nombreuses écritures, il y a une dimension visuelle graphique ; visuelle dans l’écriture alphabétique aussi, mais graphique, c’est-à-dire analogique, représentative. Il y eut un lent divorce, une émergence de l’écriture alphabétique par rapport à la « peinture » entre guillemets des pictogrammes, idéogrammes, hiéroglyphes etc. Les deux branches se sont écartées. Néanmoins dans l’art du XXe siècle, moderne puis contemporain, ces deux branches se sont largement retrouvées, réunies, entrelacées et dans nos nouvelles technologies, il y a bien sôr, sur nos écrans, autant d’images que de textes, avec des formes mixtes, des formes extrêmement intriquées d’images et de textes. Dans la publicité par exemple, ou dans l’enluminure, ou la mise en page, dans l’art du design graphique et de l’illustration des livres, on note un entrelacement parfois très subtil, très fin dans la présentation des textes enchâssés dans les images ou des images « illustrant » entre guillemets les textes. Il est donc important pour nos études de communication de bien dire ce qui revient au texte et ce qui revient à l’image. Et pour un philosophe, comme moi, qui s’est ensuite dévoyé dans « l’info-com », il était important de comprendre ce que notre pensée doit au régime des images et ce qu’elle doit au régime du langage. Il me semblait absolument crucial de démêler plus finement dans notre pensée ce qui relève du verbal et ce qui relève de l’icône, du monde de l’image. Quand on parle de l’imagination par exemple, elle est bien sôr largement textuelle, ou verbale, on écrit un roman avec de l’imagination. Mais dans le mot imagination il y a image et même un poète, surtout un poète sans doute, suit, pour écrire, certaines images. Quel est ce mélange bizarre, ce mixte d’un « graphein » primaire, d’oò émergent tantôt des images, tantôt des textes ? Selon les canaux, selon les inspirations, selon les vocations, des gens vont se définir plutôt comme écrivain, comme littéraire ou plutôt comme plasticien, etc. Et même si encore une fois, des effets de convergences et d’intrications existent entre ces deux domaines, je crois que philosophiquement, logiquement, sémiologiquement, il est intéressant de mieux comprendre ce qui revient au versant image, ce qui revient au versant langage, au « logos ». C’est à cette ligne de partage de nos pensées que je voudrais m’attacher pour commencer. Ensuite, j’évoquerais les risques de confusion, de domination, des risques parfois d’écrasement de l’un par l’autre domaine. Enfin, j’aimerais vous faire part de réflexions concernant la violence qui vient par les images, qui vient aussi par les mots, et des risques qui viennent par certains médias, notamment la télévision. Ce sont des débats récurrents, des débats qu’on n’évite jamais. Autant avoir quelques idées claires pour les cadrer et les traiter. La part du verbe et de l’image Il se trouve que je participais hier soir à un débat à la Bibliothèque Nationale de France consacré aux questions de la représentation. Ils m’avaient invité à cause de mon livre La crise de la représentation, et la séance s’est ouverte sur les images des talibans en Afghanistan, massacrant les grandes statues des Bouddhas. On a donc commencé par cette fameuse question de l’iconoclasme. Pourquoi certaines religions tolèrent-elles l’image, comme le christianisme, et pourquoi d’autres religions bannissent-elles absolument l’image comme étant blasphématoire ? La question de l’iconoclasme est récurrente parce que l’actualité de certains intégrismes nous met sous les yeux assez régulièrement des images de destructions d’images. À cet égard, j’aurais pu apporter le livre de Jack Goody, présent avec moi hier soir au débat à la BNF, dont l’ouvrage La peur des représentations vient d’être réédité aux éditions La Découverte. Sur ce livre, on voit une photo de talibans afghans, je crois, en train de brôler religieusement pourrais-je dire, une pellicule photographique. Mais les mêmes qui brôlent la pellicule photo sourient aux photographes qui photographient le bôcher des pellicules que les autres sont en train de brôler. La situation est assez cocasse, parce que ces talibans qui ne supportent pas la photographie ont besoin de le dire par un reportage pour le signifier aux infidèles iconophiles. Donc, ils sourient à l’objectif en train de filmer leur vengeresse opération iconoclaste. Paradoxe total n’est-ce pas ? Parce que les mêmes qui craignent ou qui disent vouloir terrasser l’image en ont besoin pour dire et montrer leur rejet des images. On pourrait presque parler à ce sujet, avec l’école de Paolo Alto, de « Double bind ». Ces gens empruntent le canal de l’image pour montrer qu’ils n’ont pas affaire à l’image ou qu’ils rejettent absolument la figuration photographique, cinématographique. On entre ici dans des questions assez vertigineuses : est-ce que notre monde, même chez ceux qui disent pouvoir s’en passer, peut se passer de ce canal « image » ? Jusqu’à quel point notre culture est-elle iconophile ou iconoclaste ? La question de l’iconoclasme Il faut prendre au sérieux la question de l’iconoclasme, car bien qu’elle ne prenne pas pour chacun d’entre nous les formes extrêmes des talibans bombardant les Bouddhas de Bâmiyân ou brôlant telle pellicule, elle est récurrente. Elle l’est chaque fois qu’un pédagogue s’inquiète, par exemple, des ravages que la télévision va faire par rapport à l’enseignement scolaire, universitaire, chaque fois qu’on s’inquiète du déclin du livre au profit des écrans, les écrans étant supposés véhiculer plus d’images que de textes. Ce qui n’est pas forcément vrai aujourd’hui avec les ordinateurs avec imprimante. Est-ce que la « graphosphère », pour parler comme le médiologue Régis Debray, c’est-à-dire la culture organisée autour du livre, livre voulant dire généralement un livre sans image, est aujourd’hui menacée par - comment va-t-on appeler le nouveau régime la « vidéosphère » ? La « numérosphère » ? - bref, tout ce qui vient par les écrans, le numérique, les hybridations texte/image que permet le numérique. Cette « déploration » iconoclaste, assez fréquente chez nous, tire la sonnette d’alarme face aux images supposées menacer une culture construite sur des canaux plus abstraits de communication, l’abstraction par excellence étant celle du livre. Il y a ce souci, crainte récurrente, dans notre culture aujourd’hui, du devenir du livre face à la poussée formidable et quasi irrésistible des icônes, des images, des indices aussi, j’en dirai un mot. Ce débat n’est pas clos, il est même très virulent. Il est difficile de tracer le partage entre les mondes du texte et les mondes du verbe, de la parole et de l’image. Il y a de nombreuses façons de faire image et il faudra évidemment distinguer la peinture, la photographie, le cinéma, la vidéo, l’image numérique, etc. C’est un immense chantier de réflexion pour nos études de communication car, je l’ai dit en commençant, je me suis engagé dans ces études de communication en philosophe et littéraire, sensible au fait que l’image n’est pas la mort du texte ; que l’image n’est pas une menace pour la culture, mais qu’au contraire toute notre culture, toute notre pensée sont infusées, nourries, vitaminées par les images. J’écris de livres mais je suis aussi cinéphile, j’aime la peinture, enfin du moins la peinture me donne des idées et je ne vois pas pourquoi j’amputerais de ma réflexion tout ce qui vient par ces canaux iconiques. Par ailleurs il y a l’immense domaine de la musique qui n’est ni le texte ni l’image bien sôr. Il faut considérer en communication comment ces différents vecteurs de messages - la musique, la peinture sont des messages - capitonnent, tressent notre imaginaire, notre réflexion, notre pensée en général. Je dis que notre imaginaire est tapissé d’images. Serge Daney, critique de cinéma aux Cahiers du Cinéma, décédé aujourd’hui, parlait de « ces images qui ont regardé notre enfance ». Cela veut dire que nous avons été très jeunes sujets à certaines images. Très jeunes nous avons été irradiés par des images qui forment une espèce de sous-couche à notre culture ; il y a donc un plaisir primaire de l’image. Il y a une enfance qui vient par l’image. Parce que l’image, en général, rentre en nous avant le texte. Bien sôr, il y a les voix, les histoires qu’on nous raconte oralement, avant que nous ne sachions lire, mais il y a indiscutablement et de plus en plus pour les enfants d’aujourd’hui, abondance d’images qui les nourrissent, les envahissent, parfois qui les inquiètent, les déstabilisent car ces images ne sont pas toutes euphorisantes, notamment des images de violence qui viennent par les écrans de télévision. Toujours est-il que nous avons été exposés très jeunes à certaines images, et que les nouvelles générations le seront de plus en plus. Il vaut la peine de réfléchir à cette alliance primaire entre l’âge de l’« in-fans », enfant en latin, celui qui ne parle pas mais qui reçoit de l’information par des images absolument fondamentales, archaïques, fondatrices, primaires. Du primaire au secondaire ; de la condensation à l’articulation des représentations L’adjectif « primaire » a donné à Freud un concept intéressant. La psychanalyse a été très importante dans ce débat de l’iconoclasme, débat concernant la part prise par les images à la formation de la culture, à la formation du savoir, à la formation de « l’idéation », c’est-à-dire à nos capacités de représentation. Freud a donc posé, parmi beaucoup d’autres, cette distinction du processus primaire versus le processus secondaire. Cette distinction va être au cœur de beaucoup de débats sur « les images sont-elles bonnes, sont-elles mauvaises voire méchantes ? ». Le primaire est en effet réputé « pas bon à penser » : primaire, c’est la confusion, la non-articulation, la condensation. Freud a trois mots pour qualifier le processus primaire : condensation, figuration, déplacement. Le rêve est primaire. Qu’est-ce qui se passe dans le rêve ? Une image est plusieurs images, un individu plusieurs individus, une maison plusieurs maisons, etc. C’est-à-dire qu’il n’y a pas ce principe de distinction secondaire. Le secondaire, c’est au contraire l’articulation des représentations. Dans la veille secondaire, je distingue clairement mes représentations. Pour aller de mon domicile à cette université, il y a un certain trajet à faire, et si je pars en tram, en vélo, en voiture, je sais très bien que cela va prendre du temps et de l’espace. Le « processus primaire » apporte une profonde perturbation de l’espace et du temps ; les représentations glissent les unes sous les autres. Rien n’est stable, rien n’est identifiable en terme aristotélicien de non contradiction, A n’est pas non A. Du point de vue primaire, A est aussi non A. Prenons l’exemple du symbole. Un symbole est une chose pour un autre chose. Nos rêves sont emplis de symboles, sont composés de choses qui signifient peut-être d’autres choses. Il y a tout un état de la pensée qui est un état figuratif dit Freud, et le rêve est figuratif : rêver c’est régresser à un état iconique, état visuel, état imageant de la pensée. Par contre quand nous parlons, processus secondaire, nous articulons des signes codés, des signes abstraits, des signes appris ; nous avons appris à parler, non sans peine et cette peine est toujours inscrite dans nos performances verbales. On ne peut pas parler très longtemps, parce que parler fatigue. On ne peut pas lire un texte très longtemps parce qu’il est nécessaire de linéariser sa pensée, son attention, son jugement, sa faculté d’association ; linéariser c’est-à-dire associer morceaux par morceaux, parties par parties. C’est un travail logique, et logique veut dire travail de mise en ligne, forçage linéaire. Deux qualifications se précisent ici du primaire versus le secondaire, ou du visuel versus le textuel ou le verbal : le primaire est magmatique, le secondaire est linéaire. Le primaire est inarticulé, le secondaire est articulé, il distingue parties par parties, il opère des hiérarchies logiques, il emboîte les niveaux de réflexion, etc. Dans la logique, un énoncé peut être l’objet d’un autre énoncé. Je n’entre pas dans les détails, mais le relief logique est très important pour comprendre ce qui se passe dans la parole ordinaire. Ce relief logique se trouve écrasé voire décapité par l’image et par le monde magmatique, celui notamment des rêves et de l’imagination. Il y a donc clairement deux registres d’activité mentale : l’une qui est aimantée, attirée par le processus primaire, ce magma agglutinant, et l’autre qui est fléchée, attirée par la linéarité secondaire, c’est-à-dire la mise en séquences, la mise en lignes, la mise en abstraction, la mise en relief logique, en articulations des représentations. L’image, traditionnellement parlant, est attirée par le processus primaire, pas seulement l’image du rêve, mais il est important que le rêve justement soit consommateur et créateur d’images. Quand nous dormons, pour le dire brutalement et en peu de mots, nous perdons plusieurs choses. Nous perdons la station droite, nous perdons nos vêtements en général, enfin notre représentation sociale, nos relations aux autres, et nous perdons le langage. Il y a très peu de mots dans les rêves, et ils y sont traités, observe Freud, comme des images, comme des choses. En revanche le rêve se marque par une ébullition, une effervescence visuelle. Tout se passe comme si la pensée régressait à un état antérieur de son développement, et comme si cette régression était réparatrice. Comme si ce retour périodique, en gros toutes les quinze heures, au sommeil était un état de recomposition, de rebrassage de ce qui a été, disons, fatigué, usé pendant le temps de la veille. Le temps de la veille c’est donc le temps de la mise en ligne ; le temps du sommeil c’est la pelote qui se reconstitue. Et dans une pelote chaque morceau de la ligne se trouve en contact avec potentiellement tous les autres. Un rêve est comme une pelote, c’est-à-dire que les séquences représentatives du rêve se touchent et se froissent entre elles. Imaginez un texte, vous le dépliez, il est textuel, vous le lisez ; froissez-le en boule, essayez de lire la boule, cela donne le rêve, c’est-à-dire cette espèce de magma de mots, d’association, de contact entre les représentations. S’agissant de notre pensée, je propose qu’il y ait comme un fil qu’on tire pour parler, penser, associer, conceptualiser, juger etc. Imaginez que ce fil soit élastique comme dans le jokary, ce jeu exaspérant parce qu’on n’arrive jamais à tenir un fil en ligne justement. Vous lâchez le fil et cela fait une pelote caoutchouteuse oò tout se touche. Et « ça », c’est le sommeil, c’est le rêve. Il y a peut-être ce battement en nous, entre la mise en ligne et la mise en pelote. Et du côté de la mise en pelote, il y a les représentations visuelles. Il n’est pas vrai qu’un tableau se « lise ». Devant un tableau, notre œil est accroché par beaucoup de parties à la fois. Sauf dans quelques tableaux qui ont une ligne de lecture assez nette, en général, devant une image, « l’œil existe à l’état sauvage », comme dit André Breton avec la phrase inaugurale de Le Surréalisme et la peinture, grand texte edu fondateur du surréalisme de la fin des années vingt. Il dit cela de la peinture et de la peinture surréaliste en particulier. Il le dit contre un autre régime de l’œil, qui est l’œil de la lecture. Il ne serait pas difficile de montrer que devant une page imprimée, il y a, dans notre culture, un ordre de lecture : on entre en haut à gauche et on sort en bas à droite. Dans d’autres cultures, on peut lire de haut en bas ou de bas en haut, peu importe : notre œil est fléché par la lecture, il est encagé sur le rail de la ligne à lire alors que dans le tableau, toutes les entrées sont à peu près bonnes. Nous balayons librement un tableau, l’œil est sauvage devant la peinture, la photo ou l’image visuelle en général, alors qu’il est fléché, linéarisé et surtout qu’il est articulé à un code dans la lecture. Bien sôr, des séductions visuelles émergent de toute lecture. Par exemple, si vous recevez une lettre manuscrite, vous êtes lié au code de la langue dans lequel cette lettre est écrite, mais vous éprouvez aussi des séductions proprement graphiques. Le manuscrit est graphique, c’est-à-dire que vous avez des suggestions d’empreintes et de dispositions visuelles graphiques du manuscrit sur la page. Il y a un résidu graphique dans l’écriture et on sait que les poètes, pas seulement Apollinaire avec Les Calligrammes, sont sensibles à ces séductions graphiques, ces résidus de graphein au sens de peindre, qu’il y a dans l’écriture. Néanmoins l’écriture a fortement divorcé d’avec la peinture ; dans la lecture d’un texte, l’œil vit à l’état très domestiqué et linéarisé ; devant la peinture, devant la photo, l’image en général, l’œil reprend ses droits de vagabondage : association libre, entrée aléatoire etc. Il y a donc apparemment plus de liberté, d’immédiateté, de facilité à recevoir les images que des textes. C’est pourquoi, classiquement, notre culture, fléchée par le logo-centrisme, c’est-à-dire fléchée par les performances langagières, les performances logiques, est assez spontanément iconoclaste. À l’école, à l’université, on vous persuade d’être capables de performances linéaires, abstraites, conceptuelles, plutôt que visuelles proprement dites. En tout cas, dans les facultés de lettres, comme est la nôtre. L’ICM1 est encore en faculté de lettres et l’on vous invite à réfléchir, à conceptualiser, à écrire des dissertations, même si, par ailleurs, on vous invite à faire des films ou de la photographie. Il y a un logo-centrisme tenace dans la culture occidentale. Ce logo-centrisme est battu en brèche dans bien des lieux, y compris et notamment chez nous en communication, mais la tendance lourde reste à la remontée de nos représentations vers les représentations textuelles, livresques, verbales, abstraites. C’est une grande guerre que les images font aux mots, ou que les mots font aux images. La trilogie de Peirce2 : indice, icône, symbole Pour clarifier ce propos j’avais l’habitude, dans cette maison, de rappeler que l’image est prise en fait entre deux blocs sémiologiques ou sémiotiques bien distincts et qu’il faut penser l’image par rapport d’un côté à l’indice et de l’autre côté, au monde des signes symboliques, signe symbolique au sens logico-langagier. Petit rappel sur cette question du triangle ou de la pyramide sémiotique. Je suis ici la trilogie de Peirce qui est un pragmaticien et un sémiologue important pour ces questions de l’image. La sémiologie née de Peirce a placé l’image dans un cadre non logo-centrique, elle lui a donné toute sa chance. C’est pourquoi Peirce, pour des études de communication, me semble plus important que Saussure3, quand il dit par exemple que l’image est la façon la plus directe, la plus naturelle de transmettre une information - éloge prémonitoire de la place qu’allaient prendre les images dans notre culture. Le petit schéma pyramidal que je propose à la suite de Peirce est très simple à mentaliser, et il peut rendre de grands services parce qu’il est chronologique, et onto-phylogénétique. C’est-à-dire qu’à l’origine de nos performances sémiotiques, il y a l’immense domaine des indices. L’indice c’est le signe que nous partageons avec les animaux. Tous les vivants échangent des signes mais certains (les animaux) n’ont que des indices à leur disposition. Qu’est-ce que l’indice ? Peirce a une définition très simple : l’indice est un fragment arraché au phénomène, un échantillon prélevé sur le cours du monde. L’indice est physique. Il existe dans la nature, chose parmi les choses : la fumée est l’indice du feu ; la pâleur ou la rougeur l’indice de la fièvre ou de la maladie, un médecin traite votre corps par des indices : la température est un indice, le pouls etc., le médecin a affaire essentiellement à des indices. Le météorologue, le navigateur, le chasseur observent de même l’état du ciel pour deviner le climat du lendemain. Les animaux, et une bonne partie de nos comportements pleinement humains, fonctionnent à partir de prélèvements indiciels sur les phénomènes, pour nous orienter. L’indice est matériel, il est « au contact de » : la girouette est au contact du vent, elle montre le vent, elle le montre indiciellement, par poussées ; votre corps exprime ses symptômes (pas seulement médicaux) indiciellement, etc. Tout cela est physique, en continuité naturelle, et fonctionne par contacts. La fumée montre le feu mais la fumée est un indice, une partie du feu. L’indice est « une partie de », un prélèvement. Il est très important de comprendre qu’à partir de cette couche phénoménale produisant constamment des indices, nous détachons une sphère que nous allons appeler une sphère de l’icône. « Détachement » est important car l’icône nous détache des indices. L’image est un saut, elle implique une coupure, une rupture des continuités indicielles précédentes. Ce passage de l’indice à l’icône constitue le saut humain ou anthropologique par excellence. Nos animaux sont incapables d’icônes, insensibles aux icônes. Les chiens et chats de nos maisons peuvent bien regarder la télévision mais sans intelligence de ce qu’ils voient, puisque des pubs de croquettes n’ont aucune incidence sur leur appétit. Certaines icônes sont presque naturelles, voire carrément naturelles ; le reflet dans l’eau, l’ombre projetée sur un mur forment une icône, au point qu’on a fait de cette ombre projetée, puis détourée par la jeune fille qui perd son fiancé partant pour la guerre, la première façon de figurer un portrait. Les mains primitives ; les mains des premiers hommes du néolithique sur les parois des cavernes sont des façons à la fois indicielles, par pressions, mais très iconiques par leurs résultats, de figurer leur activité de peintres. L’icône est détachée du monde, elle s’ajoute au monde alors que l’indice est prélevé sur lui. Mais l’icône s’ajoute au monde de façon encore ou généralement analogique : elle conserve un trait de ressemblance avec ce qu’elle désigne. Je dis généralement parce qu’il y a des icônes non figuratives, mais en général l’icône est figurative, et fonctionne sur un mode analogique. L’ordre symbolique dans la terminologie de Peirce, ce sont les mots et au-delà, les chiffres, les nombres, etc. C’est l’ordre du code et de l’arbitraire du signe. La deuxième coupure est celle de l’arbitraire, venu du code. Bien sôr, il peut y avoir du code et de l’arbitraire déjà dans l’icône ; nous dirons donc, par provision et de façon préliminaire, que l’icône étant située entre les deux massifs de l’indice et du symbolique proprement dit, c’est-à-dire tout ce que veut dire « logos » (à la fois calcul, raison, langage, relation verbale), ce monde logico-langagier du symbolique peut, en effet, déjà aimanter certaines images ; mais l’intéressant, c’est que l’icône a un double tropisme, tantôt vers l’indice, tantôt vers le monde logico-langagier. L’image lieu de passage de l’indice au langage L’image est ainsi au carrefour de nos performances sémiotiques. Transitionnelle au sens du psychanalyste, elle est le lieu de passage de l’indice à l’ordre langagier proprement dit. Notre culture est clairement fléchée dans ce sens : on va apprendre à un jeune enfant qui ne parle pas encore, qui n’a que des indices, à repérer des images ; puis de ces images on va détacher des lettres qui au
 
les risques de l'image

conference du 12 decembre 200par daniel bougnoux philosophe

pour les tenants d'une culture faconnee par le livre, l'image bouscule les regles de la communication: quelle place exacte lui accorder? comment la cadrer, la legender, l'interpreter ou la "lire" (verbe desormais inadequat)? pour les createurs de la communication visuelle, faire des photographies, des images, des dessins, les vendre, les publier, les utiliser dans des medias imprimes, numeriques ou audiovisuels, devient de plus en plus delicat au regard des questions legales et ethiques qui se complexifient et auxquels s'ajoutent des considerations religieuses qui font debat (voir l'affaire des caricatures). pour les editeurs, les medias et les agences, les images sont des operateurs d'audience, de rentabilite, mises en oeuvre pour obtenir des resultats socio-economiques qui ont souvent peu a voir avec la creation, ressentie elle-meme parfois comme un risque pour certaines organisations. qu'est-ce qui se joue plus precisement aujourd'hui, semiotiquement, economiquement, moralement, politiquement, autour des images qui nous enchantent et nous assaillent? daniel bougnoux je veux vous dire deux ou trois choses que j'ai comprises sur les images, au fil de mes etudes. je suis un philosophe et aussi un litteraire. c'est dire que ma specialite est vraiment le texte. a priori, dans notre culture, les images sont le non-texte. quand on parle, par exemple, de "lire" un tableau, expression frequente en semiologie de l'image, j'ai toujours tendance a reagir, au fil de mes cours et de mes publications, pour souligner cette contradiction au sens fort: l'image n'est pas la diction. il y a une contra-diction entre le canal image et le canal mot, le canal verbal. il est vrai qu'en grec "graphein" qui donne photographie, cinematographe, echographie etc., veut dire a la fois ecrire et peindre. cette racine commune donne beaucoup a penser, parce qu'une certaine origine de l'ecriture est iconique. c'est-a-dire hieroglyphique. les egyptiens dessinent pour ecrire, enfin ils dessinent jusqu'a un certain point. les hieroglyphes ne sont pas entierement des pictogrammes. pour faire le soleil, on ne se contente pas de faire le rond du soleil, pour faire lion, on ne montre pas un lion; mais enfin, les pictogrammes ont fait beaucoup rever les specialistes de l'ecriture parce que, indiscutablement, a l'origine de nombreuses ecritures, il y a une dimension visuelle graphique; visuelle dans l'ecriture alphabetique aussi, mais graphique, c'est-a-dire analogique, representative. il y eut un lent divorce, une emergence de l'ecriture alphabetique par rapport a la "peinture" entre guillemets des pictogrammes, ideogrammes, hieroglyphes etc. les deux branches se sont ecartees. neanmoins dans l'art du xxe siecle, moderne puis contemporain, ces deux branches se sont largement retrouvees, reunies, entrelacees et dans nos nouvelles technologies, il y a bien sur, sur nos ecrans, autant d'images que de textes, avec des formes mixtes, des formes extremement intriquees d'images et de textes. dans la publicite par exemple, ou dans l'enluminure, ou la mise en page, dans l'art du design graphique et de l'illustration des livres, on note un entrelacement parfois tres subtil, tres fin dans la presentation des textes enchasses dans les images ou des images "illustrant" entre guillemets les textes. il est donc important pour nos etudes de communication de bien dire ce qui revient au texte et ce qui revient a l'image. et pour un philosophe, comme moi, qui s'est ensuite devoye dans "l'info-com", il etait important de comprendre ce que notre pensee doit au regime des images et ce qu'elle doit au regime du langage. il me semblait absolument crucial de demeler plus finement dans notre pensee ce qui releve du verbal et ce qui releve de l'icone, du monde de l'image. quand on parle de l'imagination par exemple, elle est bien sur largement textuelle, ou verbale, on ecrit un roman avec de l'imagination. mais dans le mot imagination il y a image et meme un poete, surtout un poete sans doute, suit, pour ecrire, certaines images. quel est ce melange bizarre, ce mixte d'un "graphein" primaire, d'ou emergent tantot des images, tantot des textes? selon les canaux, selon les inspirations, selon les vocations, des gens vont se definir plutot comme ecrivain, comme litteraire ou plutot comme plasticien, etc. et meme si encore une fois, des effets de convergences et d'intrications existent entre ces deux domaines, je crois que philosophiquement, logiquement, semiologiquement, il est interessant de mieux comprendre ce qui revient au versant image, ce qui revient au versant langage, au "logos". c'est a cette ligne de partage de nos pensees que je voudrais m'attacher pour commencer. ensuite, j'evoquerais les risques de confusion, de domination, des risques parfois d'ecrasement de l'un par l'autre domaine. enfin, j'aimerais vous faire part de reflexions concernant la violence qui vient par les images, qui vient aussi par les mots, et des risques qui viennent par certains medias, notamment la television. ce sont des debats recurrents, des debats qu'on n'evite jamais. autant avoir quelques idees claires pour les cadrer et les traiter. la part du verbe et de l'image il se trouve que je participais hier soir a un debat a la bibliotheque nationale de france consacre aux questions de la representation. ils m'avaient invite a cause de mon livre la crise de la representation, et la seance s'est ouverte sur les images des talibans en afghanistan, massacrant les grandes statues des bouddhas. on a donc commence par cette fameuse question de l'iconoclasme. pourquoi certaines religions tolerent-elles l'image, comme le christianisme, et pourquoi d'autres religions bannissent-elles absolument l'image comme etant blasphematoire? la question de l'iconoclasme est recurrente parce que l'actualite de certains integrismes nous met sous les yeux assez regulierement des images de destructions d'images. a cet egard, j'aurais pu apporter le livre de jack goody, present avec moi hier soir au debat a la bnf, dont l'ouvrage la peur des representations vient d'etre reedite aux editions la decouverte. sur ce livre, on voit une photo de talibans afghans, je crois, en train de bruler religieusement pourrais-je dire, une pellicule photographique. mais les memes qui brulent la pellicule photo sourient aux photographes qui photographient le bucher des pellicules que les autres sont en train de bruler. la situation est assez cocasse, parce que ces talibans qui ne supportent pas la photographie ont besoin de le dire par un reportage pour le signifier aux infideles iconophiles. donc, ils sourient a l'objectif en train de filmer leur vengeresse operation iconoclaste. paradoxe total n'est-ce pas? parce que les memes qui craignent ou qui disent vouloir terrasser l'image en ont besoin pour dire et montrer leur rejet des images. on pourrait presque parler a ce sujet, avec l'ecole de paolo alto, de "double bind". ces gens empruntent le canal de l'image pour montrer qu'ils n'ont pas affaire a l'image ou qu'ils rejettent absolument la figuration photographique, cinematographique. on entre ici dans des questions assez vertigineuses: est-ce que notre monde, meme chez ceux qui disent pouvoir s'en passer, peut se passer de ce canal "image"? jusqu'a quel point notre culture est-elle iconophile ou iconoclaste? la question de l'iconoclasme il faut prendre au serieux la question de l'iconoclasme, car bien qu'elle ne prenne pas pour chacun d'entre nous les formes extremes des talibans bombardant les bouddhas de bamiyan ou brulant telle pellicule, elle est recurrente. elle l'est chaque fois qu'un pedagogue s'inquiete, par exemple, des ravages que la television va faire par rapport a l'enseignement scolaire, universitaire, chaque fois qu'on s'inquiete du declin du livre au profit des ecrans, les ecrans etant supposes vehiculer plus d'images que de textes. ce qui n'est pas forcement vrai aujourd'hui avec les ordinateurs avec imprimante. est-ce que la "graphosphere", pour parler comme le mediologue regis debray, c'est-a-dire la culture organisee autour du livre, livre voulant dire generalement un livre sans image, est aujourd'hui menacee par - comment va-t-on appeler le nouveau regime la "videosphere"? la "numerosphere"? - bref, tout ce qui vient par les ecrans, le numerique, les hybridations texte/image que permet le numerique. cette "deploration" iconoclaste, assez frequente chez nous, tire la sonnette d'alarme face aux images supposees menacer une culture construite sur des canaux plus abstraits de communication, l'abstraction par excellence etant celle du livre. il y a ce souci, crainte recurrente, dans notre culture aujourd'hui, du devenir du livre face a la poussee formidable et quasi irresistible des icones, des images, des indices aussi, j'en dirai un mot. ce debat n'est pas clos, il est meme tres virulent. il est difficile de tracer le partage entre les mondes du texte et les mondes du verbe, de la parole et de l'image. il y a de nombreuses facons de faire image et il faudra evidemment distinguer la peinture, la photographie, le cinema, la video, l'image numerique, etc. c'est un immense chantier de reflexion pour nos etudes de communication car, je l'ai dit en commencant, je me suis engage dans ces etudes de communication en philosophe et litteraire, sensible au fait que l'image n'est pas la mort du texte; que l'image n'est pas une menace pour la culture, mais qu'au contraire toute notre culture, toute notre pensee sont infusees, nourries, vitaminees par les images. j'ecris de livres mais je suis aussi cinephile, j'aime la peinture, enfin du moins la peinture me donne des idees et je ne vois pas pourquoi j'amputerais de ma reflexion tout ce qui vient par ces canaux iconiques. par ailleurs il y a l'immense domaine de la musique qui n'est ni le texte ni l'image bien sur. il faut considerer en communication comment ces differents vecteurs de messages - la musique, la peinture sont des messages - capitonnent, tressent notre imaginaire, notre reflexion, notre pensee en general. je dis que notre imaginaire est tapisse d'images. serge daney, critique de cinema aux cahiers du cinema, decede aujourd'hui, parlait de "ces images qui ont regarde notre enfance". cela veut dire que nous avons ete tres jeunes sujets a certaines images. tres jeunes nous avons ete irradies par des images qui forment une espece de sous-couche a notre culture; il y a donc un plaisir primaire de l'image. il y a une enfance qui vient par l'image. parce que l'image, en general, rentre en nous avant le texte. bien sur, il y a les voix, les histoires qu'on nous raconte oralement, avant que nous ne sachions lire, mais il y a indiscutablement et de plus en plus pour les enfants d'aujourd'hui, abondance d'images qui les nourrissent, les envahissent, parfois qui les inquietent, les destabilisent car ces images ne sont pas toutes euphorisantes, notamment des images de violence qui viennent par les ecrans de television. toujours est-il que nous avons ete exposes tres jeunes a certaines images, et que les nouvelles generations le seront de plus en plus. il vaut la peine de reflechir a cette alliance primaire entre l'age de l'"in-fans", enfant en latin, celui qui ne parle pas mais qui recoit de l'information par des images absolument fondamentales, archaiques, fondatrices, primaires. du primaire au secondaire; de la condensation a l'articulation des representations l'adjectif "primaire" a donne a freud un concept interessant. la psychanalyse a ete tres importante dans ce debat de l'iconoclasme, debat concernant la part prise par les images a la formation de la culture, a la formation du savoir, a la formation de "l'ideation", c'est-a-dire a nos capacites de representation. freud a donc pose, parmi beaucoup d'autres, cette distinction du processus primaire versus le processus secondaire. cette distinction va etre au coeur de beaucoup de debats sur "les images sont-elles bonnes, sont-elles mauvaises voire mechantes?". le primaire est en effet repute "pas bon a penser": primaire, c'est la confusion, la non-articulation, la condensation. freud a trois mots pour qualifier le processus primaire: condensation, figuration, deplacement. le reve est primaire. qu'est-ce qui se passe dans le reve? une image est plusieurs images, un individu plusieurs individus, une maison plusieurs maisons, etc. c'est-a-dire qu'il n'y a pas ce principe de distinction secondaire. le secondaire, c'est au contraire l'articulation des representations. dans la veille secondaire, je distingue clairement mes representations. pour aller de mon domicile a cette universite, il y a un certain trajet a faire, et si je pars en tram, en velo, en voiture, je sais tres bien que cela va prendre du temps et de l'espace. le "processus primaire" apporte une profonde perturbation de l'espace et du temps; les representations glissent les unes sous les autres. rien n'est stable, rien n'est identifiable en terme aristotelicien de non contradiction, a n'est pas non a. du point de vue primaire, a est aussi non a. prenons l'exemple du symbole. un symbole est une chose pour un autre chose. nos reves sont emplis de symboles, sont composes de choses qui signifient peut-etre d'autres choses. il y a tout un etat de la pensee qui est un etat figuratif dit freud, et le reve est figuratif: rever c'est regresser a un etat iconique, etat visuel, etat imageant de la pensee. par contre quand nous parlons, processus secondaire, nous articulons des signes codes, des signes abstraits, des signes appris; nous avons appris a parler, non sans peine et cette peine est toujours inscrite dans nos performances verbales. on ne peut pas parler tres longtemps, parce que parler fatigue. on ne peut pas lire un texte tres longtemps parce qu'il est necessaire de lineariser sa pensee, son attention, son jugement, sa faculte d'association; lineariser c'est-a-dire associer morceaux par morceaux, parties par parties. c'est un travail logique, et logique veut dire travail de mise en ligne, forcage lineaire. deux qualifications se precisent ici du primaire versus le secondaire, ou du visuel versus le textuel ou le verbal: le primaire est magmatique, le secondaire est lineaire. le primaire est inarticule, le secondaire est articule, il distingue parties par parties, il opere des hierarchies logiques, il emboite les niveaux de reflexion, etc. dans la logique, un enonce peut etre l'objet d'un autre enonce. je n'entre pas dans les details, mais le relief logique est tres important pour comprendre ce qui se passe dans la parole ordinaire. ce relief logique se trouve ecrase voire decapite par l'image et par le monde magmatique, celui notamment des reves et de l'imagination. il y a donc clairement deux registres d'activite mentale: l'une qui est aimantee, attiree par le processus primaire, ce magma agglutinant, et l'autre qui est flechee, attiree par la linearite secondaire, c'est-a-dire la mise en sequences, la mise en lignes, la mise en abstraction, la mise en relief logique, en articulations des representations. l'image, traditionnellement parlant, est attiree par le processus primaire, pas seulement l'image du reve, mais il est important que le reve justement soit consommateur et createur d'images. quand nous dormons, pour le dire brutalement et en peu de mots, nous perdons plusieurs choses. nous perdons la station droite, nous perdons nos vetements en general, enfin notre representation sociale, nos relations aux autres, et nous perdons le langage. il y a tres peu de mots dans les reves, et ils y sont traites, observe freud, comme des images, comme des choses. en revanche le reve se marque par une ebullition, une effervescence visuelle. tout se passe comme si la pensee regressait a un etat anterieur de son developpement, et comme si cette regression etait reparatrice. comme si ce retour periodique, en gros toutes les quinze heures, au sommeil etait un etat de recomposition, de rebrassage de ce qui a ete, disons, fatigue, use pendant le temps de la veille. le temps de la veille c'est donc le temps de la mise en ligne; le temps du sommeil c'est la pelote qui se reconstitue. et dans une pelote chaque morceau de la ligne se trouve en contact avec potentiellement tous les autres. un reve est comme une pelote, c'est-a-dire que les sequences representatives du reve se touchent et se froissent entre elles. imaginez un texte, vous le depliez, il est textuel, vous le lisez; froissez-le en boule, essayez de lire la boule, cela donne le reve, c'est-a-dire cette espece de magma de mots, d'association, de contact entre les representations. s'agissant de notre pensee, je propose qu'il y ait comme un fil qu'on tire pour parler, penser, associer, conceptualiser, juger etc. imaginez que ce fil soit elastique comme dans le jokary, ce jeu exasperant parce qu'on n'arrive jamais a tenir un fil en ligne justement. vous lachez le fil et cela fait une pelote caoutchouteuse ou tout se touche. et "ca", c'est le sommeil, c'est le reve. il y a peut-etre ce battement en nous, entre la mise en ligne et la mise en pelote. et du cote de la mise en pelote, il y a les representations visuelles. il n'est pas vrai qu'un tableau se "lise". devant un tableau, notre oeil est accroche par beaucoup de parties a la fois. sauf dans quelques tableaux qui ont une ligne de lecture assez nette, en general, devant une image, "l'oeil existe a l'etat sauvage", comme dit andre breton avec la phrase inaugurale de le surrealisme et la peinture, grand texte edu fondateur du surrealisme de la fin des annees vingt. il dit cela de la peinture et de la peinture surrealiste en particulier. il le dit contre un autre regime de l'oeil, qui est l'oeil de la lecture. il ne serait pas difficile de montrer que devant une page imprimee, il y a, dans notre culture, un ordre de lecture: on entre en haut a gauche et on sort en bas a droite. dans d'autres cultures, on peut lire de haut en bas ou de bas en haut, peu importe: notre oeil est fleche par la lecture, il est encage sur le rail de la ligne a lire alors que dans le tableau, toutes les entrees sont a peu pres bonnes. nous balayons librement un tableau, l'oeil est sauvage devant la peinture, la photo ou l'image visuelle en general, alors qu'il est fleche, linearise et surtout qu'il est articule a un code dans la lecture. bien sur, des seductions visuelles emergent de toute lecture. par exemple, si vous recevez une lettre manuscrite, vous etes lie au code de la langue dans lequel cette lettre est ecrite, mais vous eprouvez aussi des seductions proprement graphiques. le manuscrit est graphique, c'est-a-dire que vous avez des suggestions d'empreintes et de dispositions visuelles graphiques du manuscrit sur la page. il y a un residu graphique dans l'ecriture et on sait que les poetes, pas seulement apollinaire avec les calligrammes, sont sensibles a ces seductions graphiques, ces residus de graphein au sens de peindre, qu'il y a dans l'ecriture. neanmoins l'ecriture a fortement divorce d'avec la peinture; dans la lecture d'un texte, l'oeil vit a l'etat tres domestique et linearise; devant la peinture, devant la photo, l'image en general, l'oeil reprend ses droits de vagabondage: association libre, entree aleatoire etc. il y a donc apparemment plus de liberte, d'immediatete, de facilite a recevoir les images que des textes. c'est pourquoi, classiquement, notre culture, flechee par le logo-centrisme, c'est-a-dire flechee par les performances langagieres, les performances logiques, est assez spontanement iconoclaste. a l'ecole, a l'universite, on vous persuade d'etre capables de performances lineaires, abstraites, conceptuelles, plutot que visuelles proprement dites. en tout cas, dans les facultes de lettres, comme est la notre. l'icm1 est encore en faculte de lettres et l'on vous invite a reflechir, a conceptualiser, a ecrire des dissertations, meme si, par ailleurs, on vous invite a faire des films ou de la photographie. il y a un logo-centrisme tenace dans la culture occidentale. ce logo-centrisme est battu en breche dans bien des lieux, y compris et notamment chez nous en communication, mais la tendance lourde reste a la remontee de nos representations vers les representations textuelles, livresques, verbales, abstraites. c'est une grande guerre que les images font aux mots, ou que les mots font aux images. la trilogie de peirce2: indice, icone, symbole pour clarifier ce propos j'avais l'habitude, dans cette maison, de rappeler que l'image est prise en fait entre deux blocs semiologiques ou semiotiques bien distincts et qu'il faut penser l'image par rapport d'un cote a l'indice et de l'autre cote, au monde des signes symboliques, signe symbolique au sens logico-langagier. petit rappel sur cette question du triangle ou de la pyramide semiotique. je suis ici la trilogie de peirce qui est un pragmaticien et un semiologue important pour ces questions de l'image. la semiologie nee de peirce a place l'image dans un cadre non logo-centrique, elle lui a donne toute sa chance. c'est pourquoi peirce, pour des etudes de communication, me semble plus important que saussure3, quand il dit par exemple que l'image est la facon la plus directe, la plus naturelle de transmettre une information - eloge premonitoire de la place qu'allaient prendre les images dans notre culture. le petit schema pyramidal que je propose a la suite de peirce est tres simple a mentaliser, et il peut rendre de grands services parce qu'il est chronologique, et onto-phylogenetique. c'est-a-dire qu'a l'origine de nos performances semiotiques, il y a l'immense domaine des indices. l'indice c'est le signe que nous partageons avec les animaux. tous les vivants echangent des signes mais certains (les animaux) n'ont que des indices a leur disposition. qu'est-ce que l'indice? peirce a une definition tres simple: l'indice est un fragment arrache au phenomene, un echantillon preleve sur le cours du monde. l'indice est physique. il existe dans la nature, chose parmi les choses: la fumee est l'indice du feu; la paleur ou la rougeur l'indice de la fievre ou de la maladie, un medecin traite votre corps par des indices: la temperature est un indice, le pouls etc., le medecin a affaire essentiellement a des indices. le meteorologue, le navigateur, le chasseur observent de meme l'etat du ciel pour deviner le climat du lendemain. les animaux, et une bonne partie de nos comportements pleinement humains, fonctionnent a partir de prelevements indiciels sur les phenomenes, pour nous orienter. l'indice est materiel, il est "au contact de": la girouette est au contact du vent, elle montre le vent, elle le montre indiciellement, par poussees; votre corps exprime ses symptomes (pas seulement medicaux) indiciellement, etc. tout cela est physique, en continuite naturelle, et fonctionne par contacts. la fumee montre le feu mais la fumee est un indice, une partie du feu. l'indice est "une partie de", un prelevement. il est tres important de comprendre qu'a partir de cette couche phenomenale produisant constamment des indices, nous detachons une sphere que nous allons appeler une sphere de l'icone. "detachement" est important car l'icone nous detache des indices. l'image est un saut, elle implique une coupure, une rupture des continuites indicielles precedentes. ce passage de l'indice a l'icone constitue le saut humain ou anthropologique par excellence. nos animaux sont incapables d'icones, insensibles aux icones. les chiens et chats de nos maisons peuvent bien regarder la television mais sans intelligence de ce qu'ils voient, puisque des pubs de croquettes n'ont aucune incidence sur leur appetit. certaines icones sont presque naturelles, voire carrement naturelles; le reflet dans l'eau, l'ombre projetee sur un mur forment une icone, au point qu'on a fait de cette ombre projetee, puis detouree par la jeune fille qui perd son fiance partant pour la guerre, la premiere facon de figurer un portrait. les mains primitives; les mains des premiers hommes du neolithique sur les parois des cavernes sont des facons a la fois indicielles, par pressions, mais tres iconiques par leurs resultats, de figurer leur activite de peintres. l'icone est detachee du monde, elle s'ajoute au monde alors que l'indice est preleve sur lui. mais l'icone s'ajoute au monde de facon encore ou generalement analogique: elle conserve un trait de ressemblance avec ce qu'elle designe. je dis generalement parce qu'il y a des icones non figuratives, mais en general l'icone est figurative, et fonctionne sur un mode analogique. l'ordre symbolique dans la terminologie de peirce, ce sont les mots et au-dela, les chiffres, les nombres, etc. c'est l'ordre du code et de l'arbitraire du signe. la deuxieme coupure est celle de l'arbitraire, venu du code. bien sur, il peut y avoir du code et de l'arbitraire deja dans l'icone; nous dirons donc, par provision et de facon preliminaire, que l'icone etant situee entre les deux massifs de l'indice et du symbolique proprement dit, c'est-a-dire tout ce que veut dire "logos" (a la fois calcul, raison, langage, relation verbale), ce monde logico-langagier du symbolique peut, en effet, deja aimanter certaines images; mais l'interessant, c'est que l'icone a un double tropisme, tantot vers l'indice, tantot vers le monde logico-langagier. l'image lieu de passage de l'indice au langage l'image est ainsi au carrefour de nos performances semiotiques. transitionnelle au sens du psychanalyste, elle est le lieu de passage de l'indice a l'ordre langagier proprement dit. notre culture est clairement flechee dans ce sens: on va apprendre a un jeune enfant qui ne parle pas encore, qui n'a que des indices, a reperer des images; puis de ces images on va detacher des lettres qui au depart vont etre des dessins, il va colorier d'ailleurs ces livres, il va les barbouiller; puis les mots vont augmenter dans les livres au detriment des images; pour finir l'enfant aura des performances purement livresques et, si tout va bien, il se hissera jusqu'au sommet de la pyramide logico-langagiere. il sera capable de lire un livre sans le gribouiller ni le colorier, ce que certains ne parviennent jamais a faire. mais enfin, en general, quand on accede a l'universite, on accede a cette pointe de la raison, a cette pointe du triangle symbolique sires importante pour la culture, parce que c'est la pointe de l'esprit critique par excellence. un philosophe vous dira qu'il faut une pointe pour penser, une pointe pour ecrire, pour distinguer, discerner, critiquer. le "krinein", critique, c'est toujours le fait de discerner, les idees claires et distinctes chez descartes c'est toujours cette pointe, ce scalpel, ce couteau critique qui discrimine une representation (un concept, une image, une proposition) d'une autre. plus on va vers le haut de la pyramide semiotique, plus on est dote de cette faculte critique. le numerique, par exemple, la fine pointe de l'ordre logico-langagier, c'est le langage des "bits", la decomposition numerique de toutes les representations en signaux digitaux oui/non, allume/eteint, ouvert/ferme. le "bit", c'est le choix binaire, digital, de base, pour toutes nos representations qui passent aujourd'hui par le numerique. c'est le terme de la decomposition, ou le sommet critique de l'esprit analytique. plus on progresse dans cette ascension logico-langagiere, plus on gagne en analyse, en capacite critique de discernement. c'est important parce que l'image est precisement un etat intermediaire et un etat encore assez magmatique, assez condense au sens de freud, des representations. l'image est un monde moins "critique", entre guillemets, que le monde logico-langagier. je mets des guillemets parce que c'est en train de changer precisement, notamment avec l'invasion des images, enfin, l'enrichissement par les images numeriques. mais traditionnellement notre culture est plutot iconoclaste parce qu'on subordonne les images aux mots qui les cadrent, les legendent, disent quoi en faire ou en penser. de l'iconoclasme et de l'iconophilie l'iconoclasme est un tres vaste debat. songez par exemple aux trois monotheismes du livre: le judaisme, le christianisme, l'islam. sur ces trois monotheismes, un seul, le christianisme - et encore, pas chez les protestants, pas dans toutes les eglises chretiennes - a tolere la representation imagee avec de grandes precautions, et moyennant un cadrage venu du texte. pourquoi le christianisme a-t-il tolere la figuration? du fait de l'incarnation. dieu s'etant incarne, ayant pris figure ou image dans le corps de son fils le christ, le dogme chretien aime ou permet l'image a partir du moment ou dieu lui-meme s'est rendu visible. le genie du christianisme, c'est donc le genie de l'incarnation, c'est-a-dire de la figuration. aujourd'hui encore, les chretiens sont des champions de l'image. les jesuites ont ete de tres grands promoteurs de l'image et de nos rejouissances optiques, parce que l'image fait mediation ou ascenseur entre la terre et le ciel. l'histoire biblique, l'histoire chretienne racontent des scenes imagees qui se peignent sur les murs des eglises, qui se figurent dans les missels; cette propagande passe autant par le texte que l'on ecoute en chaire ou dans l'eglise, que par les images accompagnant les textes. mais pas des images seules. une eglise se couvre d'images mais ces images sont cadrees par l'ecriture sainte, sinon le regard s'egare. il ne faut pas que le regard du fidele s'egare sur une belle vierge, une belle fille peinte sur un mur. il peut y avoir des choses assez scabreuses dans les figurations saintes. comment representer marie-madeleine la pecheresse? elle est ruisselante de desir, elle est belle, et parfois assez denudee, il faut donc cadrer cela tres soigneusement pour que l'eglise ne se change pas en sex-shop ou en lupanar. la crucif